Il arrive sans façon. Une bouteille courte, sans étiquette, un fond de verre si épais qu’on le prend pour un défaut de fabrication, et dedans ce que la maison sert cette semaine.
C’est le pot lyonnais, et il contient quarante-six centilitres. Pas cinquante, ce que verse le reste de la France. Quarante-six, fixés par la réglementation dans les années 1840, et personne n’y a touché depuis.
Pourquoi quarante-six, c’est là que les récits cessent de s’accorder. Certains disent que le pot a été rogné depuis un litre, d’autres depuis cinquante centilitres. Toutes les versions se rejoignent sur le point qui compte : la contenance a baissé, le prix non. Les canuts de la Croix-Rousse, payés en partie en vin, ont passé les années suivantes à réclamer des pots d’un litre. Ils ne les ont pas obtenus.
Quarante-six centilitres, ce n’est pas une mesure. C’est le procès-verbal d’une dispute.
À quoi sert le fond
Le verre du fond fait environ trente-cinq millimètres, et ce n’est pas pour l’allure. Un pot doit tenir sur du gravier. Dans les clos de boules de la ville, la bouteille se pose par terre entre deux tirs, et un fond mince verse. Trente-cinq millimètres, non.
On le boit en canons, quatre par pot. Dans les clos, le compte va jusqu’à treize pots, douze payés par les joueurs et le treizième par le patron. Rien de tout cela n’est écrit quelque part. C’est simplement ce qui se passe.
Ce que ça dit d’une table
Parce que c’est une mesure qui porte son histoire et ne demande rien. Personne, dans un bouchon, n’explique le pot. On le pose, le fond cogne le bois, et la table comprend le reste.
Un objet comme celui-là ne se transporte pas. La bouteille s’achète dans n’importe quelle boutique de Lyon et se rapporte chez soi. Ce qui ne s’achète pas, c’est une salle où personne n’en parle.
C’est toute la difficulté avec Lyon. Ce qu’il faudrait savoir, personne ici ne prend la peine de le dire.
